RDC, la vision de Luc Gérard
Luc Gérard : Ma priorité absolue est de faire un cas d’étude sur la possibilité d’investir en Afrique et en RDC en particulier dans des secteurs non extractifs et de construire un modèle d’entreprise durable et rentable qui améliore la qualité de vie de sa clientèle.

Luc Gérard est né à Boende dans l’ancienne province de l’Équateur. Ingénieur commercial de l’ICHEC et MBA de l’IMD, il travaille à la BBL (aujourd´hui ING), puis Caterpillar et Philip Morris. Il s’installe en Colombie en 2003 où il lance Tribeca, le premier fonds de capital privé du pays. En 2015, il décide de revenir investir en Afrique et en RDC en particulier.

Mining & Business : Vous avez la volonté d’investir dans votre pays de naissance. Quelles sont vos priorités, votre ambition, votre vision ?

Luc Gérard : Ma priorité absolue est de faire un cas d’étude sur la possibilité d’investir en Afrique et en RDC en particulier dans des secteurs non extractifs et de construire un modèle d’entreprise durable et rentable qui améliore la qualité de vie de sa clientèle. Il faut, à mes yeux, trouver le moyen de transformer la lutte contre la pauvreté et l’exclusion en opportunité d’affaires. De cette façon, beaucoup de gens s’attaqueront au problème et l’effet d’émulation amènera des solutions nouvelles et fonctionnelles. Nous voulons nous focaliser sur la santé, l’éducation, l’alimentation, peut-être l’énergie. Dans la santé ou l’éducation, nous avons les solutions humaines et technologiques pour atteindre un public très large avec une couverture santé accessible. Si nous pouvons fournir une éducation de qualité à 100 000 étudiants, nous aurons contribué durablement au changement de la société congolaise. J’insiste cependant sur le fait que nous ne sommes pas une organisation philanthropique, mais bien une entreprise commerciale avec des exigences de rentabilité.

M & B : Pouvez-vous nous parler de votre modèle économique dans la santé ? Dans ce domaine, la RDC est un des plus mauvais élèves au monde. Comment changer cela ?

LG : Les systèmes traditionnels de santé reposent sur certains principes. Premièrement, les hôpitaux et médecins fonctionnent sur base de ce qu’on appelle « acute care response », c‘est-à-dire qu’ils sont là pour soigner les gens lorsqu’ils sont malades. Donc, les soins interviennent en réponse à une demande. Lorsque la demande augmente, on augmente l’offre. Dans des pays comme les nôtres, où la dynamique démographique est très rapide et où l’État dispose de peu de moyens pour réagir face à des changements rapides de la demande, on accumule un déficit d’offre de soins qui va en s’agrandissant, car la population continue de croître, de vieillir et de s’urbaniser. L’insuffisance des services de santé ne se pose pas seulement en termes de quantités d’hôpitaux et de médecins, mais aussi en termes de distribution géographique et de capacité de résolutions. Avec le vieillissement de la population, les dispensaires construits pour traiter des maladies infectieuses ou pédiatriques n’ont pas les capacités techniques et humaines pour prendre en charge des maladies plus complexes et chroniques liées à l’âge. Le deuxième grand principe, c’est la « mutualisation » des frais de santé qui permet de minimiser le coût de la maladie pour les ménages. Ici, nous sommes confrontés à deux problèmes : la base très petite de gens capables de payer et la faillite du système public de sécurité sociale. Les contributions à l’INSS et à la SONAS sont perdues pour la population dans le sens où elles n’offrent pas de couverture. Mais, étant obligatoires, elles puisent dans la poche des contribuables et diminuent leur capital disponible pour faire face à la maladie. Pour une famille de classe moyenne, c’est parfois le début d’une spirale de dettes infernale. Dans notre approche, l’accent est mis sur la prévention des maladies (éducation, prophylaxie, vaccins, etc..) et la prise en charge rapide du malade pour éviter l’escalade des coûts, ce qui permet d’offrir un système d’affiliation accessible à un très grand nombre. Pour y arriver, il faut faire un usage intense des technologies et de l’information tout en assurant des protocoles médicaux très stricts. Il faut avoir des centres de santé bien distribués pour offrir une bonne couverture géographique et centraliser les cas complexes dans des hôpitaux d’expertise et de formation.

M & B : Que peut offrir votre société aux entreprises congolaises ?

LG : Strategos Medical Solution (SMS), notre filiale en RDC, peut prendre en charge de manière intégrale la gestion du capital santé de leurs collaborateurs et de leurs familles, ainsi que la médecine du travail. Nous développons les capacités de résolutions locales tant dans nos installations que via des partenariats avec les meilleurs hôpitaux du pays. Mais nous offrons aussi de faire venir nos médecins spécialistes pour les cas les plus graves ou de déplacer les malades vers nos centres hospitaliers à l’extérieur. Nos systèmes d’information et de gestion permettent aux entreprises d’avoir un meilleur contrôle de leurs coûts liés à la santé avec des économies substantielles. Les dossiers médicaux en ligne redonnent le contrôle au patient sur sa santé.

M & B : Pétrole et gaz, extraction minière : quelle est votre analyse de la situation de la RDC ?

LG : Le formidable potentiel minier de la RDC est connu de tous. Mais je pense que nous sommes encore loin de pouvoir tirer parti de ce potentiel. Les limitations en approvisionnement d’énergie sont une véritable barrière à l’augmentation de la production et rendent les coûts de production prohibitifs. Les infrastructures d’évacuation restent problématiques. La faiblesse de la justice et du droit des affaires signifie que nous continuons à être un marché « interdit » pour les majors de ces secteurs qui seuls sont en mesure d’investir. L’insécurité des frontières et la forte présence des mines illégales et informelles font que l’industrie minière peine à obtenir la place qu’elle mérite de poumon de l’économie. Le pays a complètement raté le grand boum du pétrole de la dernière décennie. Dans le contexte des prix et des stocks actuels, il est peu probable que de grands acteurs du secteur viennent se risquer à l’exploration dans des zones où la sécurité et les infrastructures d’évacuation sont inexistantes. Une politique volontaire de protection des investisseurs et une participation de l’État dans le remboursement de certains frais d’exploration ou en finançant la génération d’énergie, peut relancer l’activité. Enfin, à moyen terme, il faut encourager la transformation des minerais localement pour augmenter la valeur ajoutée, mais surtout créer de l’emploi. Le pays a un besoin vital d’emplois industriels.

M & B : Comment voyez-vous la RDC dans 20 ans ?

LG : Nous sommes à une croisée des chemins historique. Si nous faisons les bons choix aujourd’hui, notre pays peut prendre un virage vers une consolidation institutionnelle et créer une dynamique vertueuse qui, vers 2030, fera de nous l’acteur économique et politique le plus important d’Afrique Centrale. Les atouts sont là. Notre sous-sol reste un atout majeur, mais je pense qu’on ne s’est pas suffisamment intéressé à la surface. Le potentiel hydro-électrique, nos 80 millions d’hectares de terre fertile agricole, notre faune et notre flore sont autant d’atouts qui peuvent permettre de soutenir plusieurs décennies de croissance économique. La RDC peut donner à l’Afrique une voix qu’elle n’a pas aujourd’hui sur les sujets globaux comme le réchauffement de la planète, l’immigration, les inégalités, la lutte contre le terrorisme et le blanchiment. Enfin, notre richesse la plus grande c’est notre peuple. Mais il faut être vigilant, car nous pouvons aussi ne pas prendre les bonnes décisions ou continuer dans l’inaction qui nous laissera sans réponse face aux 1,5 million de jeunes qui arrivent chaque année sur le marché de l’emploi avec des formations précaires, les 350.000 retraités qui ne peuvent pas partir en retraite faute de système de pensions fonctionnel, à l’islamisation rapide du pays financée depuis l’extérieur, à l’accélération du déboisement et au pillage de notre faune naturelle. Si à tout cela vous ajoutez une crise climatique qui pousserait des millions de Soudanais et Somaliens à migrer en quête d’eau, ou un conflit burundais qui déborderait sur nos frontières, vous avez tous les éléments d’une catastrophe humanitaire de laquelle notre pays ne se relèverait jamais.

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